Tricked

24 décembre 2020 à 19:29

Peut-être avez-vous entendu depuis le début de la semaine le bruit qui se fait autour de Trickster, une série canadienne lancée par la chaîne publique CBC début octobre, et dont la saison 2 avait été annoncée avant même la diffusion. Ce n’est donc pas la commande, les audiences ou le renouvellement de la série qui sont au cœur des discussions.
Si vous n’avez pas vu tout cela se dérouler, laissez-moi essayer de vous en parler (ce qui me semble un peu être ma mission dans ces cas-là) tout en vous proposant une review du pilote. Les deux sont liés, vous allez le voir.


Bon alors, Trickster, c’est quoi ? C’est une série de pour l’instant 6 épisodes qui suit un personnage adolescent First Nation, Jared.
Le premier épisode s’ouvre sur une scène énigmatique pendant laquelle une femme vient d’accoucher (décidément c’est la journée !) dans les bois, et tente d’empêcher un étrange inconnu d’emmener son nouveau-né. Quelques 16 années plus tard, cette même femme éduque son fils Jared, qui a passé toute sa vie dans une réserve. Comme tant d’autres, cette réserve est un endroit peu accueillant, où la pauvreté fait des ravages, l’emploi est rare, l’abus de diverses substances endémique, et les perspectives d’avenir bouchées (au mieux). Jared lui-même fait l’expérience de nombre de ces difficultés : sa mère Maggie passe sa vie à boire et faire la fête, son père Phil survit à peine grâce à une pension d’invalidité (et a trouvé le moyen de mettre sa nouvelle compagne enceinte), son job pourri dans un fast food lui prend trop de temps pour prêter attention à ses études… et pire encore, Jared s’est lancé dans un trafic d’ecstasy artisanale pour payer les factures de tout ce petit monde, puisqu’il est le seul responsable dans cette famille disloquée. Il ne manque pas d’amour, il faut le noter, mais la situation est particulièrement volatile et rien ne semble s’arranger, vu qu’un dealer local réclame plusieurs milliers de dollars à sa mère par-dessus le marché. Quels que soient les efforts que Jared produit pour maintenir sa famille à flot, tout est toujours contre lui.
Le premier épisode de Trickster détaille le quotidien de cet adolescent, racontant, avec minutie, à la fois les difficultés auxquelles Jared fait face et la maturité teintée de fatalisme dont il fait preuve. Mais le but affiché de Trickster n’est pas de nous faire un Breaking Bad dans la réserve. En fait, c’est même tout le contraire.

Car dés la première scène du pilote, nous avons assisté à quelque chose d’étrange, annonciateur d’une touche surnaturelle dans la série. A mesure que l’épisode se développe, Jared va être à son tour le témoin de choses de plus en plus étonnantes, et même, angoissantes. Je pense personnellement que ç’aurait été plus élégant de laisser ces ingrédients se mêler organiquement à la vie de Jared, plutôt que de nous servir la scène d’introduction qui nous dit (avant que Jared ne le comprenne) une grande partie de ce qui se joue, mais enfin, pour l’essentiel cet épisode introductif fait un plutôt bon boulot.
Il n’y a pas réellement de grande surprise, en fait, et c’est un peu ce qui me gêne. Trickster porte pour nom, après tout, un terme récurrent dans le folklore de nombreuses tribus nord-américaines (on est ici dans le voisinage de l’approche de Cleverman et son utilisation de la mythologie aborigène en Australie). On ne peut pas dire non plus que le personnage qui incarne ce terme soit aussi mystérieux que la série le prétend. Mais si l’on regarde Trickster sous l’angle de la série adolescente et/ou du parcours initiatique, ça n’est pas tellement grave, dans le fond. Trickster est très clairement moins intéressée par son aspect fantastique que par son portrait d’une adolescence indigène désabusée, après tout. Et puis naturellement ce n’est que le premier épisode et les choses peuvent devenir plus originales par la suite.

Alors, revenons-en à l’actualité : pourquoi Trickster fait les titres dans la presse canadienne (et au-delà ?), a fortiori alors que le final de sa première saison a été diffusé début novembre ?
Eh bien parce qu’il a été révélé que la co-créatrice, co-scénariste et réalisatrice de la série, Michelle Latimer, n’était pas une First Nation. Une enquête menée par CBC (oui, la chaîne qui a commandé et diffusé Trickster) est formelle : il ressort que tous ses ancêtres sont blancs, sauf deux qui ont vécu au 17e siècle. L’intéressée, bien entendu, s’est dépêchée de le reconnaître une fois le pot-aux-roses découvert, et s’est retirée de Trickster.
Il n’empêche. Vingt années de carrière, et le monde audiovisuel canadien découvre à présent que cette femme, qui s’est présentée à de nombreuses reprises comme indigène et plus précisément issue de communautés algonquines, n’a aucun lien apparent avec ce groupe ethnique et social. Ou disons… si elle en a, il est superficiel.
Et là on rentre dans le cœur du problème, parce qu’on n’est pas tout-à-fait dans un cas à la Rachel Dolezal, du fait des spécificités des cultures natives d’Amérique du Nord.

Par le passé, il est arrivé que des célébrités se trouvent sur la corde raide, en particulier lorsqu’il s’agissait d’incarner un personnage Native American, parce qu’elles étaient blanches. C’était par exemple le cas de Johnny Depp pour son rôle en tant que Tonto dans le film The Lone Ranger (une franchise avec une longue histoire problématique en la matière mais passons) ; la parade habituelle étant de trouver, quelque part dans l’arbre généalogique, un quart de centième de dixième de moitié de tiers de sang Cherokee. Cela ulcérait les premiers concernés : demander que des acteurs indigènes incarnent des personnages indigènes va au-delà de la question des origines et/ou la couleur de peau (le redface a longtemps eu cours), combinant les difficultés d’égalité des chances dans l’accès à l’emploi au sein des industries du divertissement (et même l’emploi tout court), et plus abstraitement, de la représentation artistiques d’une expérience vécue par ceux qui la connaissent réellement. Mais l’honneur était sauf côté relations publiques, au moins. Et c’était quand même bien l’essentiel !
De plus en plus pourtant, les First Nations font valoir que ce qui pose problème, c’est l’appartenance à une communauté. Comme l’explique magnifiquement la cinéaste Elle-Máijá Tailfeathers dans cette tribune de NOW Magazine, appartenir à une tribu, c’est une question de réciprocité. Il ne suffit pas de se réclamer Kitigan Zibi du côté de la tante du cousin germain par alliance, comme l’aurait rapporté un grand-père sur son lit de mort : la tribu doit vous compter parmi les siens. Cela signifie avoir des liens dans la tribu, quand bien même ils ne sont pas nécessairement familiaux, y avoir une présence active, un engagement. Vraiment, si vous comprenez l’anglais, lisez la tribune.
Or Michelle Latimer n’avait apparemment pas du tout cela ; elle avait utilisé ses ancêtres (qui sont avérés, hein, mais pas franchement avec un impact sur son existence) pour accéder à des programmes, à des prix, à des structures permettant de porter les voix indigènes au Canada… mais elle n’avait été reconnue par personne. Et si elle a réussi, pendant deux décennies, à faire carrière malgré cela, c’est qu’il reste extrêmement difficile d’imposer à des personnes se disant de descendance autochtone de prouver leur appartenance à une communauté, alors que celle-ci a été déchirée de façon systémique pendant des siècles, alors que jusque dans les années 90, des enfants autochtones étaient encore retirés à leurs communautés et élevés dans des pensionnats blancs. On ne s’étendra pas sur les horreurs qui y ont été vécues, mais il y aurait long à dire sur le déni culturel, spirituel et linguistique que ces écoles ont représenté… difficile d’aller dire aux personnes First Nation qui y ont vécu qu’ils doivent prouver leur connexion à une culture qui leur a été retirée de force ; c’est parfois le travail de toute une vie que de retrouver ses racines et se réconcilier avec son identité. C’est la raison essentielle pour laquelle Latimer n’a vraiment jamais été mise en doute jusque récemment, ou seulement dans des cercles fermés n’ayant pas les moyens de vérifier ses dires.

Maintenant parlons de ce que cela signifie dans le contexte de Trickster. Parlons de représentation. Parlons de… oui, je vais dire un gros mot : « diversité ».
Eh bien, ce que cela veut dire, c’est que l’une des rares séries canadiennes mainstream se déroulant dans une communauté First Nation a en fait été créée par une femme blanche sans aucune expérience de la vie dans une réserve, pour commencer (quand bien même elle s’appuie sur un roman écrit par une autrice indigène, Eden Robinson, que Latimer avait personnellement pitchée pour adapter son oeuvre pour la télévision). Le co-créateur de la série Tony Elliott (qui avait travaillé précédemment sur Orphan Black, entre autres) a cette semaine annoncé quitter la série, suite aux révélations autour de Latimer, mais il est bel et bien blanc (dans son message annonçant son retrait, il se qualifie lui-même de « settler« ). D’autres membres de l’équipe ont également quitté la production de la série, et de façon notable c’est le cas de Danis Goulet, productrice exécutive de Trickster, qui opérait comme consultante (son expérience en tant que personne Cree/Métis ayant vraisemblablement nourri la série plus qu’aucune autre), pensant travailler sur un projet mené avec d’autres personnes indigènes.
Et pas qu’un peu, d’ailleurs. Quand on regarde la façon dont Trickster était promue, l’appartenance de son équipe à diverses tribus était systématiquement mise en avant, comme un argument d’authenticité. Finalement cet argument a surtout permis à Latimer de vendre son projet à CBC, sur le dos des personnes autochtones.


A l’heure actuelle, l’avenir de Trickster est donc un gros point d’interrogation. Son renouvellement pourrait bien être annulé a posteriori, vu les circonstances, et pour cause : il n’y a plus de créateur, plus de scénariste, et plus de réalisateur ! Par contre il y a potentiellement des acteurs autochtones qui pourraient bien se retrouver au chômage (dans une industrie où ils ont souvent du mal à exister) alors que, eux, sont parfaitement sincères a priori. On en revient toujours aux mêmes dynamiques.

Plus que ce cas individuel, il faut aussi réfléchir au-delà de cette question finalement assez futile du renouvellement.
Conçue et vendue comme une série ownvoices, Trickster était une production de CBC, la télévision publique canadienne… qui historiquement n’a pas beaucoup investi dans la fiction par/pour/avec des artistes First Nations ; cela est plutôt l’apanage de chaînes spécialisées, en particulier APTN dont j’ai déjà pu vous parler par le passé, et qui avec de bien plus maigres moyens a mis en chantier au fil des ans des séries comme Blackstone, Rabbit Fall, Moccasin Flats, Hard Rock Medical, Mohawk Girls, Tribal… Autant de créateurs, d’auteurs, de réalisateurs et/ou d’acteurs qui n’ont jamais eu la chance de se voir offrir les moyens d’une série de CBC mais qui ont tenté d’exister tout de même, de raconter leurs histoires, de représenter leurs communautés. Quand l’orage sera passé, il faudra sûrement que CBC s’interroge sur les raisons qui ont pu favoriser, involontairement peut-être mais favoriser tout de même, le parcours d’une femme blanche plutôt que le parcours de ces artistes-là, et tous ceux ayant encore moins eu accès à l’industrie audiovisuelle jusqu’à présent.
En ce moment, la télévision canadienne est traversée par l’électrochoc causé par les révélations autour de Latimer, mais il est nécessaire à terme que le système tout entier réévalue sa vision de la « diversité ». Cela implique de se poser des questions compliquées, on l’a vu, sur la façon dont on peut « prouver » son appartenance à une communauté donnée, ou la véracité de ses expériences, et ce débat n’appartient pas aux personnalités blanches du milieu (et certainement pas à moi non plus, en passant). Par contre ces dernières, et en particulier quand elles occupent des postes exécutifs, doivent impérativement s’interroger sur les voix qui ont, oui ou non, droit au chapitre à la télévision canadienne. D’ailleurs c’est aussi CBC qui a profité (bien qu’apparemment sans le savoir) de l’identité indigène de son cast pour promouvoir Trickster dans les profils que je vous montrais plus haut… Qui bénéficie de cette « diversité » à l’heure actuelle ? Accessoirement c’est une question qu’il serait temps que la télévision étasunienne se pose aussi, parce que la « diversité » pour le moment, les artistes Native American n’en ont pas tellement vu la couleur. Il faut espérer que Reservation Dogs change un peu la donne, mais je ne saurais qu’encourager FX à faire un double background check.
C’est inconfortable, mais nécessaire pour quiconque prend au sérieux les changements promis depuis des années à grand renfort de communiqués de presse et de déclaration enflammée pour la « diversité », que d’interroger les mécanismes de promotion au sein de l’industrie. Et de revoir à la hausse, par la même occasion, le financement de projets ownvoices par la télévision publique canadienne, si possible.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

2 commentaires

  1. Tiadeets dit :

    Oh, je n’avais pas entendu parler de cela. Merci pour l’article et les infos. C’est effectivement une discussion qu’il est important d’avoir et d’écouter et qui semble bien loin de ce que l’on peut avoir chez nous (alors que l’on a aussi des populations autochtones en France dans nos DROM qui sont bien souvent (pour ne pas dire toujours) oubliées).

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