On the wrong track

2 février 2015 à 23:45

Toute enquête policière passe par une fausse piste. Nous avons suivi des dizaines, des centaines de fois, peut-être des milliers de fois, ces enquêtes qui commençaient par mener dans un sens, avant que le premier suspect ne s’avère innocent et que de nouveaux éléments soient nécessaires pour réorienter l’enquête. Chaque fois, nous avons suivi cette enquête où elle nous menait, délaissant le premier suspect pour suivre les policiers, les inspecteurs, les détectives, à la recherche du véritable criminel.
Secrets & Lies, qui s’achève ce soir sur France2, nous propose pour une fois de ne pas suivre l’enquête, mais de rester aux côtés de Ben Gundelach. Un homme qui espère de toute son âme n’être qu’une fausse piste.

Cette review de la saison complète contient quelques spoilers… mais pas l’identité du coupable.

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Ce qui rend Ben Gundelach coupable aux yeux de la police, nous l’avons su dés le pilote : c’est lui qui a découvert le corps du petit Thom, le fils de ses voisins d’en face, alors qu’il faisait son jogging matinal. N’ayant rien à cacher, Ben commence par coopérer autant que possible… jusqu’à ce qu’il découvre qu’il est le seul et unique suspect de l’enquête.

Mais l’enquête ne se détache pas de lui, et le détective Cornielle semble revenir sans cesse à la charge, sans même admettre qu’il puisse exister une autre piste. Gundelach n’a de cesse de clamer son innocence pendant toute la mini-série, découvrant que plus il se débat dans les accusations, plus il paraît coupable aux yeux de tous.
Il faut dire que Ben Gundelach, s’il n’a clairement pas la vie facile étant donné les circonstances, n’est pas irréprochable. Ses accès de violence, que la série justifie en partie par l’épuisement nerveux que causent les accusations et les soupçons, le conduisent à empirer son cas plus qu’autre chose. Plus il s’énerve, plus il se défend avec l’énergie du désespoir, plus l’étau se resserre. En fait, Ben a un véritable problème d’image, et bien que confusément conscient de ce fait, il ne parvient pas à changer les apparences en sa faveur ; il importe pourtant énormément qu’il paraisse calme, patient… en un mot, il faudrait qu’il paraisse innocent. Dire qu’il l’est ne suffit pas. Et il découvre avec horreur, à la fin du deuxième épisode, que non seulement il est le suspect n°1, mais qu’il n’y a pas de suspect n°2 : Cornielle attend, avec un flegme froid et une assurance désarmante, qu’il avoue enfin.
Secrets & Lies s’intéresse avant tout à cela, à la façon dont un homme est accusé d’un crime odieux (tuer un enfant, on fait difficilement pire ; c’est bien pour ça que tant de séries partent de là !) et se voit différent dans les yeux des autres. De la police, bien-sûr, mais aussi de son voisinage, et même de sa propre famille, qui ne comprend pas ses réactions. Et il n’y a pas grand’chose à comprendre si ce n’est que Ben Gundelach est à deux doigts de perdre la raison, quelque chose que la série exprime plutôt bien par le focus permanent sur les yeux terrifiés du héros. Il ne fait aucun doute que les évènements conduisent Ben à la paranoïa… mais dans quelle mesure est-elle justifiée ? Difficile de dire si quelqu’un est vraiment en train d’essayer de le piéger pour ce crime.

Au début de la série, Secrets & Lies prend le parti de croire son personnage principal ; le fait de le rendre omniprésent à l’écran y est pour beaucoup. Là où beaucoup de séries policières adoptent soit le regard des enquêteurs, soit un point de vue omniscient, le spectateur doit se débrouiller avec uniquement ce que fait, ce que sait, ce que découvre l’accusé principal du crime. Ce qu’il sait est terriblement parcellaire, et par voie de conséquence, ce que nous savons est encore plus fragmentaire. Et nous le réalisons alors que la police, elle, semble avoir toujours une longueur d’avance, avec toujours toutes les informations en main. Il n’y a rien qui manque au dossier de Cornielle, rien ! Quand Ben vient le voir avec de nouvelles idées, de nouveaux indices, de nouvelles accusations… le détective Cornielle les a déjà explorées. Il en sait même parfois plus que Ben… sur Ben lui-même.
Le spectateur acquiert donc rapidement le réflexe de se raccrocher aux éléments qu’il pense percevoir, parfois qu’il pense être le seul à percevoir, et qui échappent peut-être au héros ; mais dans la vie troublée de celui-ci, entre sa vie conjugale qui s’effrite, sa vie professionnelle qui en prend un coup, et ses relations tendues avec tout son entourage désormais, il n’est pas facile de déceler ce qui est vraiment un indice. Les secrets et les mensonges n’ont souvent rien à voir avec le crime, mais nous n’avons aucun moyen de le comprendre rapidement ; Secrets & Lies joue là-dessus, bien-sûr.

C’est donc un aperçu seulement partiel qui nous est proposé de l’affaire, ce qui énonce clairement l’un des grands principes de la série : il ne s’agit pas tant de découvrir qui a tué Thom (quoi que nous serons finalement fixés), que de savoir si oui ou non cette personne est Ben Gundelach. Une nuance qui a son importance car chaque fois que ledit Ben va tenter, de façon désordonnée, de trouver qui est le coupable, il va être renvoyé dans les cordes et va, lui aussi, réaliser qu’il s’agit d’une fausse piste.

Et à force de vouloir à tout prix trouver un autre coupable, à force d’être mis face aux faits qui le désignent tous, Ben Gundelach n’est plus simplement soupçonné par Cornielle. Nous commençons aussi à avoir des doutes. Et c’est une tâche d’autant plus compliquée pour Secrets & Lies que précisément, nous passons tout notre temps avec lui. Pourtant, butant encore et encore contre les preuves, contre les témoignages, contre les pistes qui ne mènent nulle part, et surtout contre la conviction du détective Cornielle qu’il est le coupable, même Ben va finir par avoir des doutes. Les deux derniers épisodes de la mini-série l’indiquent clairement, en s’orientant sur la nuit précédant la découverte du cadavre de Thom, en revenant sur les trous de mémoire de Ben, en jouant sur ses maux de tête et son auto-médication.
Est-il possible que Ben Gundelach ait tué Thom ? Est-il possible que Ben Gundelach ait menti pendant tout ce temps ou, pour être plus exacte : est-il possible que Ben Gundelach se soit menti pendant tout ce temps ?
Secrets & Lies, sans s’appesantir trop longuement sur la question (ce qui relèverait du cliché), nous interroge tout de même : au juste, que savons-nous de Ben ? Certes il clame son innocence, mais ses actions pourraient sembler, parfois, contredire ses déclarations. Ce que nous voyons de lui à présent que l’enquête est ouverte n’indique pas s’il est, ou non, la personne qui a tué Thom. Le but de la série est simplement de semer le doute (aussi bien dans notre esprit que celui de Ben) sur la culpabilité du héros, mais pas absolument de nous tenir vissés à notre siège en le rendant suspect. Juste irrationnel. Juste un petit doute. Un petit doute à géométrie variable pendant la saison. Cela suffit à faire son petit effet.

Ben Gundelach voudrait tellement qu’une fausse piste ait conduit le détective Cornielle jusque chez lui. Mais les faits sont têtus. Si seulement, si seulement quelqu’un d’autre pouvait être le véritable coupable, la vie de Ben Gundelach semblerait alors sauve. « Pourvu qu’il y ait un criminel à désigner à ma place », ne semble cesser de dire Ben, qui le cherche en tous sens… « pourvu que j’aie droit à un happy ending ».
Plus qu’une enquête, Secrets & Lies propose une radiographie de la manière dont les accusations, auxquelles nous avons assisté des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de fois, peuvent briser quelqu’un. Vous ne regarderez plus jamais une enquête de la même façon.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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