Truman in space show

10 mars 2017 à 20:47

Dans ces colonnes, il y a les reviews que vous voyez… et il y a les autres. Je préfère ne pas vous donner de chiffre, mais plusieurs dizaines de reviews, chaque année, ne sont pas publiées, faute de n’avoir pas été finies. Il peut y avoir toutes sortes de raison à cela, et on ne va pas toutes les lister, mais essayer d’écrire sur des séries qui m’ont déçue voire agacée est, soyons clairs, une véritable purge. Franchement, entre finir une review enthousiaste sur une série riche en ingrédients passionnants, et en écrire une sur une série que j’ai déjà eu du mal à regarder, le calcul est vite fait. Si encore les journées comptaient plus de 24h, éventuellement, mais là…
Résultat, l’an dernier, parmi les reviews que j’ai commencées mais jamais publiées, il y avait celle d’Ascension, une mini-série rappelée à mon bon souvenir par les Showrunners, et pour laquelle j’avais péniblement puisé dans mes réserves d’énergie mentale pour finir les 6 épisodes. Fin décembre dernier (vous savez, cette période de l’année où j’essaye de faire du nettoyage dans mes brouillons), j’avais retenté de lui donner une touche finale, mais rien à faire.
Au bout du compte, j’ai décidé de la terminer aujourd’hui, parce que j’avais une panne d’écriture sur autre chose et qu’il fallait que je me vide la tête.

Vous voilà donc avertis : ceci est une review écrite à contre-cœur sur une mini-série que j’ai eu du mal à finir, et que je publie des mois après la bataille. Il y a de très maigres chances que vous comme moi en sortions satisfaits, mais au moins, Ascension sera sortie du système et on pourra classer le dossier.

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A l’origine, « Ascension » est le nom d’un projet américain né dans les années 60, consistant à sélectionner l’élite de la nation et l’envoyer dans l’espace à travers un vaisseau nommé… euh, Ascension… pour un voyage long d’un siècle. Devant l’ampleur de la tâche, Ascension est construite non pas comme une mission concernant un équipage restreint, mais au contraire un vaisseau générationnel où doit se développer une micro-société complète avec les décennies. Pour ceux qui sont plus familiers de The 100 (lancée quelques mois plus tôt sur The CW), l’idée est grossièrement la même : des enfants naîtront donc sur ce navire, achevant l’objectif fixé par leurs aînés au moment de l’embarquement, sauf qu’au lieu d’un retour sur Terre, le but est de coloniser Proxima du Centaure.
Naturellement une telle entreprise ne se lance pas sans une solide planification. A bord de l’Ascension, les ressources sont donc utilisées avec parcimonie, la natalité sévèrement contrôlée, et la profession de chacun déterminée par les besoins de cette micro-société, plutôt que par des vocations.
Depuis la Terre, la mission continue d’être supervisée par le gouvernement américain, plus spécifiquement par Harris Enzmann, lui-même fils de l’instigateur du projet Ascension. Il n’existe cependant aucun moyen de communiquer avec les habitants du vaisseau…

Ascension ne veut, toutefois, pas exactement nous raconter cette mission, et ce à plusieurs niveaux.

D’abord parce que lorsque la mini-série commence, celle-ci ne nous laisse que peu le loisir d’apprécier à quoi ressemble l’existence sur ce vaisseau générationnel : le soir de la célébration du 51e anniversaire du décollage, va se produire un évènement totalement imprévu à bord, en l’occurrence un meurtre. Or, c’est le premier meurtre à avoir jamais lieu à bord d’Ascension, ce qui prend tout le monde par surprise, et suscite une certaine panique notamment parmi les autorités du navire. On découvre en effet qu’une hiérarchie existe, très semblable à l’organisation de la société sur Terre, avec des décideurs militaires, un conseil politique, et bien-sûr des civils, certains habitant les ponts supérieurs et pratiquant les meilleurs métiers, d’autres les ponts inférieurs et réduits aux tâches les plus ingrates. Une enquête est donc diligentée par le capitaine blanc de l’Ascension, William Denninger, si possible sans alerter les citoyens ; un officier noir, Aaron Gault, la conduit.
Cet évènement se produit (comme par hasard !) à un moment-clé du trajet de l’Ascension, alors que le navire sera bientôt incapable de pouvoir faire demi-tour, faute de combustible suffisant. S’il faut rentrer sur Terre, Denninger doit le décider prestement.

En parallèle, les choses se corsent pour Enzmann fils. Sa hiérarchie semble de plus en plus déterminée à trouver une bonne raison de fermer le projet Ascension. Harris Enzmann a, comme son père, dédié sa vie entière à ce projet, il s’est lié aux hommes et femmes à bord du vaisseau, qu’il couve constamment du regard, et il est clair qu’il ferait n’importe quoi pour l’Ascension.
Donc pendant que Gault nous la joue Les Experts: Proxima Centauri, les choses sont de plus en plus tendues sur Terre, et la mission semble aller à la catastrophe quel que soit le bout par lequel on la prend.

Or, il y a un twist. Je vous le révèle ? Réfléchissez bien à votre réponse, parce que le spoiler est dans tout le reste de cet article… Allez, de toute façon, si vous aviez voulu regarder cette série, vous n’auriez pas commencé à lire une review dotée d’une si pessimiste introduction !

Eh bien il s’avère qu’en réalité, l’Ascension n’a jamais été envoyé en mission. Depuis les années 60, c’est une expérience en vase clos qui était conduite dans un vaisseau cloué au sol ; les passagers du navire, évidemment, l’ignorent, croyant réellement être partis dans l’espace en mission officielle. Enzmann a eu une prise directe sur les évènements touchant les habitants d’Ascension, s’insérant parfois, en dépit du bon sens, dans la vie personnelle des passagers, et notamment d’une passagère pour laquelle, par écran interposé, il a développé des sentiments.
L’objectif réel d’Ascension, c’est de découvrir grâce à ces rats de laboratoire génétique grandeur nature s’il est possible de faire évoluer la race humaine. Enzmann est près du but : une petite fille à bord de l’Ascension semble avoir développé des pouvoirs hors du commun…
De… quoi ?

ascension-generationship-1200Le problème essentiel d’Ascension, c’est que la série n’a été conçue que pour ce plot twist. Hors nous préparer à être choqué par cette révélation, la série n’accomplit strictement rien pendant ses premiers épisodes ; une fois l’effet produit, elle n’a plus rien à dire non plus, ce qui est hautement gênant.
C’est un problème d’abord parce que cela signifie que tout le reste apparaît comme du pur remplissage, et aussi… parce qu’à l’origine, Ascension était une mini-série supposée ouvrir la possibilité pour SyFy de trouver sa prochaine série de science-fiction au long cours. Ascension avait le choix entre deux très bonnes idées. D’une part, il y avait cette histoire de vaisseau générationnel (voir le schéma ci-contre), avec les codes propres à sa micro-société (bloquée dans les années 60 ; j’y reviens dans un instant), et les périls rencontrés par l’équipage (individuellement et/ou collectivement), du jamais vu dans une fiction télévisée, au passage, ainsi que le terrain de jeu assez idéal pour une série au long cours. Et puis, d’autre part, ce twist saisissant qu’Ascension n’est pas la mission que l’on croit, que ses habitants ne sont que des jouets aux mains d’un savant fou [pour le moment] appuyé par le Gouvernement, avec le côté conspirationniste que cela implique, mais aussi des conséquences psychologiques très riches dramatiquement. Si on imagine qu’Ascension ait été au-delà de sa mini-série de 6 épisodes comme l’espéraient ses créateurs, la question du vaisseau générationnel aurait été totalement écartée, de toute évidence, puisque les spectateurs ont déjà obtenu la révélation à son sujet. Mais la question de la conspiration aussi aurait fait long feu… Résultat, Ascension n’a déjà plus rien d’unique à raconter lorsque son 6e épisode s’achève…

Au-delà de ces problèmes de taille, qui finalement ne se poseront jamais puisque la série n’a jamais été prolongée, Ascension prouve qu’elle n’a rien dans le ventre à travers ses intrigues satellitaires sur le vaisseau générationnel. Ce qui pour Enzmann père et fils était une expérimentation génétique, aurait dû représenter pour les scénaristes une expérimentation sociale pleine de sujets intéressants, et ce n’est pas le cas du tout.

Par exemple, l’esthétique de la série fait grand cas du fait que le vaisseau a « décollé » au début des années 60, et que, à bien des égards, la micro-société à bord est restée bloquée à cette époque. Les vêtements, les musiques, et une partie des mœurs, sont restées identiques. Ascension avait le devoir, auquel elle s’est totalement dérobée, d’interroger cela : pourquoi cette micro-société n’a pas connu d’évolution sociale ou artistique ? Bien-sûr on peut partir du principe qu’Enzmann a volontairement fait en sorte que ses rats de laboratoire n’évoluent jamais au-delà de cette période de l’Histoire américaine, pour toutes sortes de raisons… mais ça irait mieux en le disant. On peut aussi imaginer qu’en favorisant la progression de carrière utilitariste de ses cobayes, Enzmann ait involontairement bloqué l’apparition de penseurs ou d’artistes capables d’introduire de nouvelles idées (ou simplement de nouvelles coupes de vêtements !) à bord. Soit. Mais en faisant entièrement l’impasse sur cette problématique à laquelle elle refuse plus d’une demi-seconde d’intention, Ascension se trahit : ce qui l’attire dans les années 60, c’est précisément l’esthétisme, pas la société décrite. En gros, elle n’a pas retenu que le superficiel de Mad Men (parce que ne nous leurrons pas).

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Et puis, franchement, Ascension n’en a rien à péter des années 60, parce qu’elle fait comme si à bord de son vaisseau, la ségrégation a magiquement été abolie, la prostitution représente une carrière en vue pour les jeunes femmes à bord, et ainsi de suite. En bref, la série n’a conservé que des Sixties qu’une idée de cette époque, mais pas leur réalité, et certainement pas pour des groupes entiers de la population. Encore une fois on peu deviner toutes sortes d’explications dans les non-dits de la mini-série (les Enzmann ont fait accepter l’idée d’une mixité raciale pour la survie génétique de la colonie à terme, par exemple ; ou ont tout simplement implémenté des changements subtils afin de ne pas avoir à travailler sur des rats de laboratoire racistes au dernier degré). Toutefois, tant qu’Ascension n’explicite pas ses choix, et ne revient pas sur la progression de cette micro-société (et les causes de celle-ci, quelles qu’elles soient), on a l’impression d’assister à du vide. Ca permet ainsi à la mini-série de ne pas interroger les questions raciales par exemple ; c’est particulièrement agaçant quand Gault est pris à partie… pour provenir des ponts inférieurs, et non parce qu’il est noir. Il suffirait de quelques lignes de dialogue différentes, et tout de suite, cette société prendrait de la substance. On est dans les années 60, oui ou non ? Il faudrait choisir. Mais les choix sont la preuve d’un courage et Ascension n’en a aucun.

Le visionnage d’Ascension m’a fait réaliser deux choses : d’une part, que je n’aime pas Ascension. Bon bah ça, ya pas de surprise, hein, vous m’aviez vue arriver.
Mais surtout, d’autre part, que je regarderais avec passion une série dont le sujet est réellement un vaisseau générationnel (surtout que j’ai un faible pour les histoires de colonisation spatiale et leurs implications sociales ; se référer à The Expanse, alias Germinal dans l’espace, pour vous en assurer). Assister aux décennies constituant l’aventure de l’équipage, leurs défis, leurs choix (ou ceux imposés par la Terre, et dans ce cas, qu’est-ce qui empêche réellement la communauté à bord d’en rejeter certains ?), leurs vies (quitte à virer au soapesque, si c’est bien fait)… Il y a énormément de matière, et une série relevant ce défi, avec ce qu’il implique sur le long terme, aurait toute mon attention. Si Ascension n’avait pas eu de twist, mais s’était au contraire concentrée sur sa mission de départ, franchement, je pense que j’y aurais trouvé mon compte, quitte à subir Les Experts: Proxima Centauri de temps à autres. Si cela m’avait garanti de vraiment expérimenter, aux côtés de ces hommes et ces femmes, les conséquences intimes de la vie sur un vaisseau générationnel, j’aurais signé sans problème. Rien que le fait que la natalité soit contrôlée au point que les mariages soient arrangés est quelque chose de fort sur un plan dramatique ! Et sans parler de toutes les questions féministes que ça soulève… Mon Dieu, retirez-moi mon clavier, je vais finir par l’écrire moi-même cette série. Vraiment, ça, ç’aurait eu de la gueule, même avec des acteurs fades comme c’est le cas ici. Il y aurait eu un propos de fond, au moins.

Dans Ascension, hélas, ces éléments sont de creux prétextes, conçus pour provoquer une fausse immersion qui permet ainsi au spectateur d’être chamboulé par le twist, et c’est tout. Derrière ce qui semble impressionnant, il n’y a pas de projet dramatique, comme le prouve bien la fin de la saison qui tourne au thriller stérile. Pire encore, le dernier épisode se conclut sur un cliffhanger indiquant que c’est encore vers un autre sujet qu’Ascension se serait tournée. Du coup, il y a les mini-séries dont on regrette qu’elle ne durent pas… et il y a Ascension.

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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