Dancing with the nobodies

24 septembre 2021 à 21:12

La rentrée télévisuelle américaine est ce moment téléphagique particulièrement difficile. C’est une période pendant laquelle tout est une question de choix. Il est impossible de traverser cette période sans en faire ! Surtout de nos jours, alors que l’offre télévisuelle ne suit plus aucun calendrier, que la fiction non-étasunienne n’est pas franchement intéressée par la notion de « rentrée » (ou pas de la même façon), et que l’impression de « too much TV » est déjà omniprésente le reste de l’année.
Il faut pourtant, malgré tout, faire des choix. Trier les nouveautés auxquelles ont va donner une chance, et celles sur lesquelles on s’autorise à faire l’impasse. Décider par quelles séries commencer. Et, quand comme moi on écrit à ce sujet, admettre qu’on ne pourra pas parler de tout le monde.
Puisque désormais j’écris des articles à hauteur des contributions des personnes qui me soutiennent (actuellement sur Tipeee… mais, j’en profite pour le mentionner, avec comme projet de partir prochainement pour uTip), il est évident qu’il me sera impossible d’écrire des reviews de pilote sur toutes les nouveautés américaines. Surtout que le monde ne tourne pas autour de la télévision étasunienne, pardon.

Alors sur quels critères établir des priorités ? C’est une question qui se pose à l’année, et il y aurait long à en dire, mais comme vous le voyez, elle est beaucoup plus pressante à la rentrée. Je pourrais parler principalement de mes coups de cœur, par exemple… mais mes coups de cœur ne sont pas toujours les séries les plus intéressantes à disséquer. Parfois, le pilote d’une série qu’on sait ne jamais vouloir poursuivre est précisément celui sur lequel il faut prendre le temps de se pencher.
Et donc aujourd’hui, j’aurais adoré vous parler du pilote d’une série que j’ai adorée… mais à la place on reviewe le premier épisode de The Big Leap.
Après si vous voulez augmenter le nombre d’articles que je dois écrire le mois prochain, j’empêche personne !

The Big Leap, c’est une série musicale de la FOX qui raconte la préparation d’une émission de télé réalité, évidemment intitulée The Big Leap. Son principe est simple : il s’agit d’une compétition de danse dans laquelle des inconnues doivent rivaliser de talent (mais d’un talent qui n’est surtout pas professionnel), et peut-être, à terme, être sélectionnées pour former un groupe de danse qui montera sa propre version du Lac des Cygnes.

Ce que je viens de vous dire là, c’est à la fois le sujet de la série… et les raisons de son existence.
On a ici une approche similaire à celle de Dancing with the Stars (une compétition de danse diffusée sur un network concurrent), où le clou du spectacle est de voir ce que les célébrités qui ne sont pas des danseuses professionnelles vont faire. Il n’y a qu’à regarder quelles célébrités font les gros titres et/ou suscitent la controverse, année après année. Evidemment, FOX aurait pu commander un The Big Leap qui soit réellement une émission de télé réalité (sûrement que ç’aurait été moins cher !). D’ailleurs la bonne blague… c’est qu’elle en est inspirée ! The Big Leap, série de fiction, est une adaptation de Big Ballet, émission de télé réalité britannique. Sauf que la fiction offre une plus grande possibilité de créer des intrigues, de fouiller dans la vie privée des protagonistes, de faire dans le soapesque (en particulier si on espère le faire sur plusieurs saisons). Et c’est très exactement ce que The Big Leap met en place dans son pilote.
En outre, le premier épisode de The Big Leap suit un chemin d’autant plus balisé que, grosso-modo, c’est l’intrigue du film d’animation Sing. C’est Sing avec de la danse au lieu du chant, très précisément. A un tel point qu’il y a des personnages répondant aux mêmes archétypes, des scènes dans un vieux théâtre, et une séquence d’audition similaire quasiment au plan près. La production de The Big Leap ne cherche même pas à maquiller le crime !

Et pourquoi le ferait-elle ? Tout le génie de The Big Leap, c’est d’employer ces recettes qui ont fait leur preuve, et de compter sur un ingrédient-clé pour générer l’illusion qu’il faut pour que des spectatrices ne se sentent pas totalement insultées par le résultat. Cet ingrédient-clé, c’est le personnage du producteur, Nick Blackburn (incarné par Scott Foley et qui occupe une grande partie de l’espace promotionnel de la série alors que son rôle y est pour le moment assez secondaire).
Blackburn est le stéréotype du producteur cynique de télé réalité ; si vous avez vu ne serait-ce qu’un épisode d’UnREAL, alors vous savez très exactement de quel genre de personnage il s’agit. Son objectif, ce sont les audiences, et pour les obtenir il a besoin de storytelling : il est donc prêt à tout pour obtenir des images et des histoires (mais au pire les histoires, on se débrouille pour les mettre en place) qui prennent le public par les sentiments. Dans une véritable émission de télé réalité, on ne pourrait pas le montrer, ce type-là… mais dans le contexte fictif de The Big Leap, il permet de faire semblant de maintenir une certaine dose de recul. Il est à l’affût de choses que nous ne sommes pas supposées guetter, comme par exemple découvrir que deux personnages qui s’entendent bien se préparent à vivre un conflit ultérieurement. Puis, son rôle consiste à commenter à l’action, comme le ferait le présentateur et/ou la voix-off d’une émission de télé réalité. Ses observations, qui sonnent comme des prédictions, servent à expliciter les enjeux et les promesses de la série, et permettent aux spectatrices d’avoir l’impression d’avoir du recul, de posséder une vue d’ensemble supplémentaire.
Il est le coryphée de The Big Leap en même temps que l’avatar des scénaristes. Et il est la couverture de la série : s’il n’existait pas, il y aurait très, très peu de différences entre la fiction et la télé réalité.

The Big Leap n’est pas la première série de fiction s’essayant à reprendre les codes de la télé réalité. On pourrait mentionner les expériences, hélas pas toujours réussies, d’UnREAL ou Siberia. Ou bien les très nombreuses comédies de type mockumentary qui étaient, il y a 10 à 15 ans, incontournables à la télévision américaine (et ailleurs), même s’il est vrai qu’elles se sont raréfiées depuis. En règle générale, même quand elles ont leurs problèmes, ces séries ont une véritable intention : utiliser la télé réalité pour dire quelque chose de ce genre télévisuel et/ou de ses spectatrices. L’intention est de se demander ce qui peut bien motiver toutes sortes de personnes de s’intéresser à ce genre télévisuel ; qu’y trouve-t-elles ? Pourquoi fait-on ce genre d’émissions, pourquoi essaie-t-on d’y participer, et pourquoi les regarde-t-on ?
The Big Leap est désintéressée de cela. Ou de toute autre chose. Sa formule n’est pas une intention, c’est un appeau à public. On veut mélanger différents genres télévisuels parce que ça semble être une recette efficace, voire une victoire assurée. Comble de l’ironie : tout ce que fait The Big Leap dans ce premier épisode est dirigé uniquement par la poursuite des audiences. Il n’y a rien d’autre que la tentative cynique de trouver la recette parfaite des audiences… et ça se voit parce que les protagonistes sont creuses, les situations sont précipitées, les scènes se succèdent rapidement sans égards pour une émotion authentique, et les dialogues sont aussi transparents que possible. Tout ça à partir d’ingrédients qui tous sans exceptions respirent au mieux la banale récupération, au pire la plus vulgaire des resucées.

Pas de naïveté. Je regarde de la télévision, médium fédérateur par excellence : je me doute bien qu’on espère rassembler du monde devant une série… C’est juste que les bonnes séries ne se limitent jamais à leurs audiences. Les bonnes séries ont envie de communiquer quelque chose (de la réflexion et/ou de l’émotion, généralement), les bonnes séries s’intéressent à leurs personnages, les bonnes séries n’essaient pas d’enfiler les scènes comme des perles, les bonnes séries ont des thèmes qu’elles se promettent d’explorer, les bonnes séries ont des préoccupations qui les tiennent à cœur. Un de ces ingrédients, quelques uns de ces ingrédients, ou un mélange de tout ces ingrédients ; mais quelque chose, quoi. Les bonnes séries ont une intention artistique qui se marie (ou se greffe, au pire) à l’objectif commercial.
Ce n’est pas le cas de The Big Leap. Son idée est simplement d’être efficace et de capter des paires d’yeux. Eh bah ce sera sans les miens, et en cette rentrée pleine de nouveautés, les vôtres ont mieux à faire. A choisir, puisque de choix il est question en cet automne, donnez sa chance au drama high concept Ordinary Joe ou passionnez-vous pour la famille multi-générationnelle de Our Kind of People, mais faites l’impasse sur The Big Leap.


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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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