Fathoms below

22 avril 2015 à 10:00

Le corps d’une femme est retrouvé, à demi-nu et abandonné au milieu de désert, près d’un camp d’entraînement abandonné. Betoolot (ou Sirens de son titre international) commence comme le thriller que vous avez déjà vu 712 fois (bon, la victime n’est pas scindée en deux, en plus), mais ne vous laissez pas abuser : cette série israélienne projetée hier à Séries Mania cache bien son jeu. Il faut parfois se méfier de l’eau qui dort.

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A la grande surprise de l’enquêtrice placée sur l’affaire, l’identification révèle que la victime est Maya Rajuan. Deux choses sont surprenantes à ce sujet : d’une part, c’est la sœur jumelle d’une autre enquêtrice du commissariat, Sally ; et puis surtout, la victime est présumée morte noyée, depuis qu’elle a disparu pendant une baignade en mer… il y a 17 ans.
Interrompue dans une enquête sur la mort par noyade de trois immigrés africains entrés clandestinement dans les eaux israéliennes, Sally doit faire face à toutes les questions soulevées par cette macabre découverte. Si Sally était en vie pendant toutes ces années, où les a-t-elle passées ? Comment expliquer les changements subis par son corps depuis (Maya est en surpoids, elle porte un tatouage…) et les autres détails un peu étonnants (les jumelles ont 32 ans, et il s’avère que Maya est morte vierge, pas franchement quelque chose de courant aujourd’hui). Et puis, en plus de tout cela, il faut que Sally annonce la nouvelle à son père, un homme malade, brisé qui ne s’est jamais remis de la noyade, refusant pendant tout ce temps que Maya soit morte, et qui en fait avait raison.

Betoolot renverse plein de clichés de thrillers policiers. D’abord parce qu’il met en charge de l’enquête une enquêteuse, Karnit, qui connaît déjà la famille de la victime, pour travailler avec Sally. Mais en fait, les deux femmes se détestent le plus cordialement du monde. Il ne sera donc pas trop question d’empathie ici, ni d’un lien (corporatif ou autre) liant les deux personnes au centre de l’enquête. Ce qui leur vaut de ne pas s’apprécier ? Probablement le fait qu’elles aient tant en commun : toutes les deux sont des femmes dures, et bosseuses jusqu’à l’excès ; or seuls les opposés s’attirent.
En prime, la personnalité rêche de Sally évite pour l’essentiel les effusions sentimentales. La jeune femme, qui est mariée à un homme très doux et a une petite fille, mène au contraire sa famille d’une poigne de fer ; pas franchement le personnage de la sœur éplorée. D’ailleurs, un peu par la force des choses (le boulot n’attend pas) et de par sa personnalité, elle va continuer son enquête sur les trois africains (via le seul clandestin ayant survécu au passage en Israël), ne se laissant pas démonter.

Ça c’est une chose. Et puis, surtout, le mystère de Betoolot, nous promet son créateur Shachar Magen, va prendre un tour un peu plus surnaturel.
Personnellement… eh bien, je n’ai pas trouvé ces aspects saillants dans les deux premiers épisodes projetés hier. La plupart des phénomènes qui pourraient relever du fantastique, à ce stade, peuvent aussi sans problème être expliqués de façon rationnelle ; certes il est encore tôt pour présumer des découvertes à venir de Karnit et/ou de Sally. Mais il est coutume de se tourner vers une explication surnaturelle, à plus forte raison dans une série faisant le pari du réalisme, qu’une fois que la logique se montre insuffisante pour expliquer les faits. Je suis peut-être trop Scully par moments, mais je n’ai pas trouvé que les raisonnements rationnels avaient été épuisés ; pour le moment, ni le tatouage, ni la virginité de Maya, par exemple, ne sont dénués d’explications potentielles.
Cela étant, lorsque Shachar Magen nous explique que l’une de ses inspirations était le conte La petite sirène, d’Andersen, on comprend bien que le rationnel a pris ses jambes à son cou (ha ha) et que Betoolot a effectivement le potentiel pour une enquête policière teintée de fantastique. Il faut juste ne pas attendre de le voir dans le début de la série pour y croire.

La vraie réussite de Betoolot à mes yeux, c’est son émotion, paradoxalement. Avec ses personnages centraux très rigides, évoluant dans un milieu très masculin (où parfois ce sont les partenaires, ou les membres de la famille, qui flanchent), on aurait pu s’attendre à une fiction plus cérébrale qu’autre chose.
Or, absolument pas. Et Betoolot le fait en s’offrant des scènes incroyablement longues, mais incroyablement puissantes aussi, à chaque fois qu’elle veut nous émouvoir. Lorsque Sally est convoquée chez le médecin légiste pour identifier le corps de Maya, elle passe ainsi plusieurs minutes entre la surprise et le déni, faisant répéter à ses interlocuteurs les vérités qui viennent de lui être énoncées, ou au contraire, en répétant combien c’est impossible. Le choc se lit sur son visage (Magi Azarzar est fantastique), mais est suffisamment intériorisé pour qu’elle ne perde pas ses moyens. A regarder, c’est douloureux… mais pour toutes les bonnes raisons. Plus tard, quand il faudra que Sally annonce à son père l’incroyable nouvelle, on assistera à nouveau à une scène du même moule. Pendant de longues minutes après la révélation (amenée avec ménagement), il ne s’échangera aucune information entre les deux personnages, qui se contentent d’essayer de faire sens de la situation, de faire remonter des souvenirs, ou tout simplement de parler de détails très terre-à-terre, comme la façon d’organiser une visite à la morgue afin que le père puisse à son tour aller voir s’il s’agit bien de Maya.
Les longueurs ont leur valeur, dramatique, puissante. Et elles contrastent incroyablement avec le montage vif, rythmé, de la plupart des autres scènes du premier épisode.

Qu’est-il arrivé à Maya, depuis cet incident il y a 17 ans où son corps a disparu en mer, jusqu’à sa mort dans le désert ? A quoi correspond le tatouage qu’elle a sur le sein gauche ? Et pourquoi Sally ne réalise-t-elle que plusieurs heures après l’avoir vu, que quelqu’un de son entourage a en fait le même ?
Happée dans ses suspicions encore floues, Sally se retrouve à mener une enquête parallèle, nerveuse et irréfléchie, pour comprendre le sort de sa sœur jumelle. Tout en essayant de comprendre, aussi, pourquoi et comment sont morts les 3 noyés clandestins, alors que le 4e ne dit pas un mot.

En dépit de mon scepticisme énorme sur les angles supposément fantastiques, qui m’a laissée circonspecte au sortir de la séance, j’avoue que j’apprécie le travail de Betoolot sur un aspect dramatique. De tous les thrillers que l’on a vu (et verra encore, jusqu’à la fin de la semaine) cette année à Séries Mania, c’est certainement le plus humain. Peut-être le plus cryptique, aussi… mais depuis quand c’est une mauvaise chose ?
Allez, il y aura bien le temps d’amener un peu de limpidité dans l’histoire : Betoolot est en cours d’écriture pour une saison 2 destinée à la chaîne câblée HOT3, et la saison 3 est déjà commandée. On verra bien comment Shachar Magen nous parlera de sa sirène…

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Et pour ceux qui manquent cruellement de lecture…

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